Le samouraï et le maître de Thé


Yama no Uchi, puissant daimyo de la province de Tosa, avait été invité par le shogun à lui rendre visite. Ayant à son service un maitre de thé dont il appréciait beaucoup les talents, il l'emmena afin de le présenter à la cour des Tokugawa où le cha-no-yu était très prisé. Pendant son séjour à la capitale, le sire de Tosa fut effectivement complimenté pour la maitrise et le style raffiné de son homme du thé, y compris par le shogun en personne qui était un grand connaisseur.

Réceptions officielles et réunions privées se succédaient et l'emploi du temps du maitre de thé ne lui laissait pas beaucoup de répit, d'autant plus que son seigneur était fier de l'exhiber. Mais, ne connaissant pas Edo, il obtint une permission d'une demi-journée pour visiter la ville. Comme l'escorte de son daimyo était restreinte et qu'aucun samouraï de Tosa ne se trouva libre pour l'accompagner, l'affaire était embarrassante car les rues mouvementées de la capitale étaient mal fréquentées. N'étant pas de la caste des bushi, mais de celle très inférieure des marchands, l'homme du thé risquait une fâcheuse mésaventure. En effet, tout samouraï qui se sentait offensé par un roturier avait le droit de vie ou de mort sur celui-ci. Avec l'autorisation du seigneur, il fut donc vivement conseillé au maitre de thé de revêtir une tenue de guerrier : un sabre long
et un sabre court à la ceinture, un gilet de soie aux larges épaules où figurait le blason du daimyo. Ainsi devait-il être doublement protégé : par les armes distinctives du samouraï et par les armoiries de Tosa. Qui oserait en effet s'attaquer à un représentant de ce puissant clan ?

Le maître du thé put ainsi déambuler tranquillement dans les rues de la capitale shogunale, s'arrêter devant les échoppes pour y chercher quelques objets rares, visiter les temples et les jardins. Il appréciait que la foule, le prenant pour un samouraï, s'écarte sur son passage et que personne ne vienne l'importuner. Un ronin, un guerrier sans emploi comme il y en avait beaucoup à hanter les rues par ces temps paisibles, s'était mis à suivre cet homme de Tosa. Ce samouraï sans maitre était de la pire espèce, toujours à l'affût d'un mauvais coup. Certains flirtaient avec le banditisme, d'autres cherchaient à se tailler une réputation par une succession de duels dans l'espoir d'être engagés comme garde du corps ou maitre d'armes dans une bonne maison. Fin connaisseur de la nature humaine, le bushi désœuvré avait remarqué que ce samouraï de Tosa n'avait ni l'allure, ni la démarche d'un guerrier. Il lui trouvait même un air efféminé. Il décida donc de le provoquer. Il s'arrangea pour le devancer, se retourna et revint sur ses pas de façon à croiser sa proie. Comme le maitre de thé regardait les échoppes tout en marchant, il ne vit pas venir sur lui le rônin qui le heurta sans ménagement.

- Vous m'avez bousculé ? tonna le provocateur. Comme l'autre, quelque peu sonné, restait bouche bée devant ce samouraï patibulaire qui le dominait d'une tête, la voix gutturale reprit de plus belle :

- Et en plus, vous ne vous excusez pas ! Quelle offense ! Cela mérite réparation ! - Eh bien, balbutia l'homme de Tosa, veuillez acceptez mes sincères excuses.

- C'est trop tard ! Nous allons nous battre sur-le-champ pour laver cette insulte dans le sang !

- Nous battre ?! Mais attendez, en fait, je ne suis pas un samouraï. Laissez-moi vous expliquer ...

- Vous pensez me faire avaler çà ? Qui donc oserait usurper l'identité d'un guerrier de Tosa ?! Avouez plutôt que vous avez peur. Ah,ah, je vois d'ici la tête de votre daimyo quand on apprendra dans la capitale que l'un de ses samouraïs s'est conduit comme un lâche !

Comprenant qu'il était pris à un piège inextricable, le maitre de thé se résolut à relever ce défi. Il ne pouvait en effet ni avouer qu'il n'était qu'un roturier, car le ronin aurait pu le tuer immédiatement, ni se défiler sans déshonorer son seigneur, ce qui était pire que la mort. Ses pensées tournaient dans son crâne à toute vitesse et il lui traversa aussi l'esprit que, ne sachant même pas tenir un katana, encore moins se mettre en garde, il ridiculiserait également son maitre. Comme il venait de passer devant l'enseigne d'une école de sabre, il eut l'idée de demander un sursis qui lui permettrait d'aller y prendre une leçon de maintien. Il expliqua donc à son bourreau :

- En fait, je suis en service commandé pour mon maitre. Accordez-moi un délai afin que je m'acquitte de mon devoir car vous savez bien que si je meurs avant d'avoir accompli ma mission, je serai déshonoré.

Le rônin, bon prince, lui accorda le sursis et lui donna rendez- vous à l'heure du chien, au bord de la rivière, à l'entrée du pont de Ryogoku. Et le samouraï s'éloigna d'un pas martial tout en se frottant mentalement les mains, persuadé qu'il avait flairé le bon coup. Soit il vaincrait facilement ce représentant du clan Tosa et acquerrait ainsi une notoriété non négligeable, soit ce lâche était parti cherche une somme rondelette qu'il lui offrirait pour étouffer l'affaire. Quel ne fut pas l'étonnement du maitre de sabre quand il vit débarquer dans son école ce samouraï de Tosa qui, quelque peu fébrile, tentait de lui expliquer le motif de sa visite. Mais la surprise du spécialiste du cha-no-yo fut sans doute plus grande encore quand l'expert du katana se mit à rire avant de lui répondre :

- Excellent, vraiment ! Si tous ceux qui viennent frapper à la porte de mon école me tenaient pareil discours, j'obtiendrais de meilleurs résultats avec eux. - Ecoutez, ce n'est pas le moment de plaisanter. Comprenez mon désarroi, je n'ai ni la pratique ni l'état d'esprit d'un samouraï qui vit en permanence avec l'idée de la mort.

- Détrompez-vous, reprit le maitre d'armes sur un ton très sérieux. Ceux qui viennent étudier ici n'ont qu'une idée en tête : vaincre. Ils ne sont pas déterminés à mourir. Ils ne veulent apprendre que des techniques, ne se préoccupent que de tactiques. Ils ne cherchent pas assez l'attitude intérieure immuable, l'état de concentration absolue libre de toute pensée qui entrave l'esprit. Vous êtes donc maitre de thé. Je suis moi- même grand amateur de votre art et j'apprécie justement l'extrême attention et la sérénité que requiert votre discipline. J'ai dans mon jardin un pavillon de thé et j'aimerais bien que vous y réalisiez une cha-no-yu. Cela vous permettrait de vous préparer à l'épreuve qui vous attend et me donnerait l'occasion de voir votre degré de maitrise. Je pourrai alors sans doute mieux vous aider.

Pas mécontent de pouvoir exercer une dernière fois son art, le maitre de thé suivit le samouraï sur le roji, le sentier de rosée. Paraissant tout oublier du sort funeste qui lui était réservé, il s'immergea dans un océan de quiétude pour accomplir le rituel. Présent dans chacun de ses gestes qui étaient aussi précis que fluides, il lava soigneusement les instruments, versa la poudre de thé vert et l'eau chaude dans le bol. Les ustensiles dansaient entre ses mains avec un rythme et une élégance des plus raffinés. Tout respirait l'harmonie et la simplicité en accord avec le dépouillement des lieux. Il mélangea ensuite le matcha avec le fouet de bambou et offrit le bol moussant à son hôte, un paisible sourire éclairant son visage.

- Félicitations, dit enfin le maitre de sabre en frappant sa main avec son éventail. Votre fudoshin est impressionnant. Il n'y a aucune faille dans votre concentration. Croyez-moi, vous avez tout ce qu'il faut pour mourir comme un samouraï ! Suivez-moi dans le dojo pour que je vous donne d'ultimes conseils. Dans la salle d'entrainement, le samouraï lui expliqua :

-Quand vous serez face à votre adversaire, imaginez que vous allez lui servir le thé. Entrez dans un profond recueillement et saluez-le comme s'il était votre invité. Tirez ensuite votre sabre aussi tranquillement que si vous saisissiez votre louche en bambou et levez-le avec les deux mains au-dessus de votre tête, comme ceci, tout en fermant les yeux. Restez ainsi en jodan, la garde haute, les yeux mis-clos, en état d'éveil, de totale disponibilité. Quand vous entendrez le cri de votre adversaire, signal de son attaque, abaissez vigoureusement votre sabre. Si vous êtes assez rapide, il est possible que vous puissiez le blesser pendant qu'il vous tuera. Ainsi votre mort sera des plus honorables.

Le maitre de sabre montra ensuite à son élève d'un jour comment faucher l'air en faisant siffler la lame. Après s'être exercé, l'homme du thé prit le chemin du rendez-vous, accompagné par son mentor qui était curieux de voir l'issue de la rencontre ...

Aux cinq coups de cloche de l'heure du chien, le rônin fut étonné de voir arriver son adversaire escorté par un célèbre maitre d'armes de la capitale. Mais, entouré de quelques camarades, le gaillard fanfaronna et parada comme un coq de combat. Le maitre de thé, quant à lui, se contenta de le saluer avec bienveillance et, aussi impassible qu'un lac par un jour sans vent, il dégaina son sabre et le leva lentement au-dessus de sa tête. Il demeura alors immobile et paisible comme une statue de Bouddha, pareil à un roc défiant les vagues.

Les yeux mi-clos, le maitre de thé, imperturbable, avait fait le vide dans son esprit. Il attendait simplement que résonne le cri fatal, le signal pour abaisser son arme. L'attente lui sembla interminable, les minutes lui paraissaient des heures ... Le maintien des bras levés lui devint pénible et il finit par soulever les paupières. Il aperçut alors son adversaire qui disparaissait sur le point avec le reste de la bande.

Le rônin, en effet, pensa qu'il avait sous-estimé ce samouraï. Il n'avait jamais vu un adversaire aussi redoutable. Il avait bien essayé quelques approches, quelques feintes, sans pouvoir briser sa garde. Sa concentration était sans faille, sa maitrise le dominait tellement qu'il n'osa pas l'affronter. Il préféra donc s’éclipser sans demander son reste et supporter les rires moqueurs de ses compagnons.

Un homme qui a maitrisé l'art
N'utilise pas le sabre et l'adversaire
se tue lui-même.

Takuan

A qui appartient le cadeau ?


Près de Tokyo vivait un grand samouraï, déjà âgé, qui se consacrait désormais à enseigner le bouddhisme Zen aux jeunes. Malgré son âge, on murmurait qu'il était encore capable d'affronter n'importe quel adversaire.

Un jour arriva un guerrier réputé pour son manque total de scrupules. Il était célèbre pour sa technique de provocation : il attendait que son
adversaire fasse le premier mouvement et, doué d'une intelligence rare pour profiter des erreurs commises, il contre-attaquait avec la rapidité de l'éclair.

Ce jeune et impatient guerrier n'avait jamais perdu un combat. Comme il connaissait la réputation du samouraï, il était venu pour le vaincre et accroître sa gloire.

Tous les étudiants étaient opposés à cette idée, mais le vieux Maître accepta le défi.

Il se réunirent tous sur une place de la ville et le jeune guerrier commença à insulter le vieux Maître. Il lui lança des pierres, lui cracha au visage, cria toutes les offenses connues - y compris à ses ancêtres.

Pendant des heures, il fit tout pour le provoquer, mais le vieux resta impassible. A la tombée de la nuit, se sentant épuisé et humilié, l'impétueux guerrier se retira.

Dépités d'avoir vu le Maître accepter autant d'insultes et de provocations, les élèves questionnèrent le Maître :
" Comment avez-vous pu supporter une telle indignité ? Pourquoi ne vous êtes-vous pas servi de votre épée, même sachant que vous alliez perdre le combat, au lieu d'exhiber votre lâcheté devant nous tous ?

Si quelqu'un vous tend un cadeau et que vous ne l'acceptez pas, à qui appartient le cadeau ? demanda le samouraï.
A celui qui a essayé de le donner, répondit un des disciples.
Cela vaut aussi pour l'envie, la rage et les insultes, dit le Maître. Lorsqu'elles ne sont pas acceptées, elles appartiennent toujours à celui qui le porte dans son cœur. "